Il s’appelle Faso Ouattara.
Pr. Franklin Nyamsi|Tribune2lartiste.com
Au cœur de l’hiver normand passé, nous célébrions le passage du monumental Tiken Jah Fakoly à Rouen. L’été normand, entre deux averses, a aussi ses surprises sublimes dans le domaine des arts. Les communes normandes, avec le soleil qui embrase le ciel, s’affirment résolument comme des pépinières d’expériences de rencontres culturelles impromptues. Terre de brassage, autrefois au cœur des passions de l’Angleterre, des ducs normands, des puissants de Bretagne, terre catholique et enracinée dans une mythologie ancestrale du génie polyphonique où saints et rebouteux se côtoient, terre de contrastes et de perplexité, la Normandie ne pouvait qu’être ce lieu où ce qui vient d’ailleurs se recueille en profondeur. C’est dans le contexte du cycle de rencontres musicales organisé par la commune de Clères que se produisait le 12 juillet 2011 en une Église remplie de monde, l’imperturbable génie de Faso Ouattara, auteur-compositeur africain de haute voltige. Qui est Faso Ouattara ? De quoi nous entretient donc son œuvre musicale et quels rythmes la traversent ? Comment sa musique, où le divin Allah de Tombouctou est au cœur de la méditation, a-t-elle pu faire chavirer les cœurs de joie, avec force, sagesse et beauté, dans une église catholique de la profonde Normandie ? Nous consacrons cette chronique à éclairer ces trois questions, afin de camper l’ampleur du phénomène musical Faso Ouattara dans ce qu’il a d’exceptionnel et de cosmopolitique. Aussi voulons-nous marquer du clou de la mémoire, la soirée chaleureuse d’après-concert, passée avec Faso Ouattara et sa compagne, Madame de Kermel.
Qui est Faso Ouattara ?

Faso Ouattara, homme enraciné dans la culture malinké d’Afrique de l’Ouest, est né d’un père burkinabé et d’une mère ivoirienne, il y a 53 ans. Le teint noir ciré, le physique ramassé, la démarche chaloupée et le poil grisonnant, l’homme a traversé 17 pays d’Afrique avant de mettre les pieds en Occident. Faso Ouattara aime la vie et le montre par la générosité du geste et la sincérité de son rire. Fils de haut fonctionnaire, l’appel de la musique fut bouleversement de son chemin de vie. Il fallut sortir des arcanes de la réussite sociale de son temps pour commencer une aventure, à travers salles de spectacles et cabarets, maquis et bars du Burkina, du Mali, de la Côte d’Ivoire, du Sénégal, de Mauritanie, de Guinée, du Ghana, du Cameroun, du Niger, etc. De son vrai nom Ouattara Yaya Issa, l’homme fut ancré dès sa naissance dans la foi musulmane et l’attachement aux traditions ancestrales bambara, où les génies côtoient sans cesse l’homme de création, apportant au moindre de ses efforts la grâce d’une réussite surabondante. Fils du pouvoir et de l’autorité, fils de la grandeur comme l’indique son nom de famille désormais célébrissime dans l’actualité ouest-africaine, Ouattara Yaya Issa ne craint plus rien. L’homme ayant roulé sa bosse en compagnie des plus grands de son temps (Salif Keita, Aïcha Koné, Alpha Blondy, Toumani Diabaté, Tiken Jah Fakoly, Mamadou Doumbia) , il nous raconte avec plaisir l’histoire de son surnom Faso, qui se trouve être le nom de son pays natal, l’ancienne Haute-Volta, baptisée Burkina Faso en 1984 sous la Révolution de Thomas Sankara. C’est, nous dit-il, le doyen Mamadou Doumbia, grand auteur-compositeur de Côte d’Ivoire, qui trancha un jour entre deux homonymes Ouattara qu’il avait dans son orchestre, en appelant Ouattara Yaya Issa du nom de Faso pour mettre fin à la confusion récurrente. Et le surnom Faso, redouté au départ, poursuit son chemin heureux.
De quoi parle et comment chante Faso Ouattara ?
Que chante et comment chante Ouattara ? Il chante l’aventure humaine, l’amour des hommes et des femmes, la ferveur religieuse de ville mystique de Tombouctou, la friperie qui habille les pauvres africains, les bassesses de la jalousie, les grands hommes. J’insisterai volontiers sur deux titres phares de son dernier Album produit par Madame De Kermel. Ce sont les titres Djiguiya et Ouattara. Le premier, qui a donné son nom à l’album merveilleux, signifie « Espoir ». Faso Ouattara, qui a vu la misère humaine dans son dénudement le plus affligeant, sait que le futur est la richesse du monde, comme les enfants sont la promesse du changement. Dans toutes ses postures et attitudes, Faso Ouattara paraît donc obnubilé par l’horizon. C’est un homme des lointains qui sait qu’il vient de loin et tient à aller le plus loin possible, dans sa passion de l’infini. Faso Ouattara se veut alors le produit de l’espérance d’être soi-même par les œuvres que l’on accomplit.

L’autre titre phare de l’album, Ouattara, est une célébration de la force d’un nom ouest-africain qui ne peut laisser personne indifférent depuis que l’étoile d’un certain Alassane Dramane Ouattara est venue en rappeler la puissance d’évocation. Faso Ouattara chante dans le titre Ouattara, la force du Verbe incarnée dans le nom de Ouattara et l’investissement mystique et généalogique dont ce nom est porteur. L’intérêt porté à sa propre mère, Minata Ouattara, n’est qu’une occasion d’évocation de plus, comme pour se saturer des énergies venues des générations ancestrales porteuses de ce nom. Conscient de la charge symbolique dont ce nom de puissance est porteuse, il en exhibe les nuances et les potentialités créatrice, sans tomber ni dans les travers de l’autoglorification, ni dans les facilités du bricolage intellectuel. Le nom Ouattara finit par fonctionner dans le chant comme un mantra bouddhique, un mot de puissance, une clé de prodige. N’est-ce pas le signe du sérieux avec lequel Faso Ouattara prend son art ?
Il faut voir l’homme à l’œuvre, sur le podium. Faso Ouattara monte sur scène avec quantité de djinns. Sa présence est multiple. Son chant et sa danse le transfigurent. En sa qualité de Yahia – prénom sémitique sacré-, Faso Ouattara se sent envoyé par Dieu pour créer à son image. En sa qualité d’Issa – autre prénom sacré sémitique désignant le Messie, Isaac, et par extension Jésus- Faso Ouattara se vent investi d’une ouverture œcuménique à l’Autre. Pour lui du reste, la religion n’est rien d’autre que cette piété pour l’Autre qui témoigne de notre Amour par Dieu et de notre Amour de Dieu.
La manière de Faso Ouattara
Les rythmes de Faso Ouattara relèvent à la fois du chant traditionnel malinké, de ses racines dans la langue malienne bambara, du reggae, de l’afro-beat, du bikutsi camerounais, de la salsa latino-américaine, mais aussi de la chanson française. Faso Ouattara, alliant l’ici et l’ailleurs, bien enraciné dans l’esprit du Manding, déploie ses branches loin dans le ciel étoilé de la World Music. Jouant avec des instrumentistes de toutes les origines, capable de s’adapter au contexte du plein air comme à l’ambiance d’alcôve des cabarets et des espaces familiaux, Faso Ouattara conjugue son art à tous les temps du possible.
Et c’est sur ce dernier point qu’il nous plaît d’insister pour conclure notre présentation de l’auteur de l’album Djiguiya. L’œcuménisme de Faso Ouattara est la preuve de la sérénité de son génie et de la maîtrise souveraine de sa propre culture comme capacité d’accueil lucide de l’Autre. Et voilà comment l’auteur en vient à faire coïncider les mots Espoir et Dieu, dans une merveilleuse agilité d’interprète de la langue malinké. Dieu, Allah, c’est l’espoir de l’Homme. Et par conséquent, Dieu ne peut que faire l’Eglise, la communion des cherchants du Bien. Et voilà comment l’Islam est hébergé avec ferveur en terre catholique.
Pour chanter Allah dans une Église catholique normande, devant un public occidental acquis et conquis, quasiment en transe, il faut singulièrement avoir compris l’universalité du message de Dieu et de la quête de sens de l’Homme. Il faut avoir résolument choisir de vivre ensemble avec tous les humains dans un monde sous notre responsabilité commune. Il faut avoir choisi de vivre d’homme sous l’impératif de l’exigence du partage bienveillant des merveilles de la terre. Et si la musique de Faso Ouattara vibre à partir d’une hauteur, si elle nous descend d’un sommet, c’est sans doute parce qu’il est allé la recueillir aux pieds invisibles de la Transcendance, là dans Tombouctou, la ville aux centaines de saints, dans le poumon spirituel de l’Afrique de l’Ouest. Bien sûr, vous l’aurez deviné, c’est ce souffle des hauteurs qui a nourri la communion de notre rencontre fraternelle en Normandie.
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